14 juillet 2018

06H41 - Jean-Philippe Blondel


Lundi matin dans le train


Je ne connaissais pas Jean-Philippe Blondel avant de lire 06h41, dont le titre m'a plu d'emblée. Une intrigue intime qui se déroule dans un train tôt le matin n'est-elle pas a priori digne d'intérêt ? Un homme et une femme ayant entretenu une courte, malheureuse et presque anecdotique relation il y a 27 ans, se retrouvent par hasard assis l'un en face de l'autre dans le train Troyes-Paris de 06h41 en ce lundi compliqué pour tous les deux. Les souvenirs affluent violemment, ils font semblant de ne pas se reconnaître.
 
Je relirai cet auteur car j'ai retrouvé dans ce roman les ingrédients qui, je pense, me plaisent le plus dans la littérature : des personnages à la psychologie fouillée, non cliché et qui sonnent juste. Il y a du désenchantement dans leur histoire mais contrairement à du Olivier Adam (que j'aime pourtant énormément lire), elle est suffisamment courte pour ne pas en devenir pesante. Ca se lit comme un roman de gare mais avec de la profondeur en plus.
 
Pour en revenir à nos deux anciens amants, leur vie respective n'a pas pris le tournant que leur jeunesse pouvait laisser présager. Cette rencontre fortuite est l'occasion pour eux, alors qu'ils ne savent pas comment aborder l'autre, de faire le point sur eux, qui ils étaient à l'époque, ce qu'ils sont maintenant, ce que l'autre semble être devenu. Ici, pas d'échanges percutants entre vieilles connaissances pleines d'amertume, mais des souvenirs et de l'introspection. L'auteur parvient à illustrer tout ça par de brillants flashbacks et quelques dialogues aussi rares qu'émouvants.

Pocket - page 41

Le lendemain, devant la glace de la salle de bain, je retenais mes sentiments. Je me répétais que j'avais eu beaucoup de chance. Qu'il ne fallait pas que j'espère. Qu'il ne téléphonerait pas. Qu'il fallait mieux que j'oublie. C'était toujours ma ligne de conduite lorsqu'il m'a emboîté le pas, le vendredi suivant, à la sortie de l'IUT. Il voulait parler. S'excuser. De ce qui était arrivé la semaine précédente. j'ai haussé la tête. j'ai dit : "Pas de souci. J'en avais envie. Et de toute façon, je n'y pense plus." Il était estomaqué. Personne ne le traitait comme ça, Philippe Leduc. Il est revenu à la charge. Je l'avais ferré. Ce n'était pas calculé de ma part. Cela n'aurait jamais marché.

9 juillet 2018

La tresse - Laetitia Colombani


De mèche


En voilà un joli livre. Le premier roman de Laetitia Colombani, avec ses thèmes qui sont loin d'être anodins, dégage paradoxalement un charme gracile qui va droit au coeur. Pour commencer, l'idée de départ est parfaite : réunir trois histoires, trois femmes, trois lieux différents du large monde. Smirta, Giulia et Sarah n'ont a priori aucun rapport entre elles sauf à tisser leur destin chacune de leur côté, ce qui formera à terme, on le devine, une tresse unique à partir de leur propre mèche. Le propos est largement féminin et féministe. Des trois histoires, la plus marquante est bien sûr la jeune femme indienne née dans la caste des Intouchables. Pour elle, davantage que pour les autres, il ne s'agit même pas encore de féminisme, mais bien d'émancipation, de résilience et de courage face aux traditions ancestrales érigées en vérité. Pour les autres, il s'agit de lutter contre le machisme, la maladie ou contre soi-même. Ce n'est pas non plus une mince affaire car il faut oser le combat ou au contraire savoir lâcher prise.

J'ai assez peu intellectualisé la lecture et donc suivi le ressenti des trois jeunes femmes au fur et mesure que leurs histoires se nouaient. Une forme de suspense a surgi de leurs drames et de l'épilogue à venir qui, en ce qui me concerne, n'a en rien été décevant. Le scénario de La tresse n'est pas tiré par les cheveux. La lecture est aisée, charmante et émouvante. Le style peu littéraire dégage une grande simplicité qui fait mouche. Peu de dialogues, mais de l'intériorité. Ce n'est pas du Flaubert, mais chaque mot m'a semblé à sa place, sans prétention et joliment exprimé.

Le Livre de Poche - page 40

 Lorsqu'elle se regardait dans le miroir, Sarah voyait une femme de quarante ans à qui tout avait réussi : elle avait trois beaux enfants, une maison bien tenue dans un quartier huppé, une carrière que beaucoup lui enviaient. Elle était à l'image de ces femmes que l'on voit dans les magazines, souriante et accomplie. Sa blessure ne se voyait pas, elle était invisible, quasi indécelable sous son maquillage parfait et ses tailleurs de grands couturiers.

Pourtant elle était là.

Comme des milliers de femmes à travers le pays, Sarah était coupée en deux. Elle était une bombe prête à exploser.


28 juin 2018

2710 jours - Lucien Violleau

 

"Enfin vivre"


Lucien Violleau, jeune cultivateur vendéen, part "sous les drapeaux" à la fin de 1937. Juste avant la quille (terme qu'il n'utilise pourtant pas), la seconde guerre mondiale éclate. Il restera prisonnier des Allemands jusqu'en 1945, soit 2710 jours loin de sa famille (à part quelques permissions jusqu'en 1940) à ronger son frein, désespérant de retrouver une vie normale, de pouvoir "enfin vivre". Il tiendra un journal de ces années si particulières dans une vie, un écrit a priori fidèlement reproduit à partir des trois carnets qu'il laisse à  sa mort en 2003. Plutôt qu'un journal quotidien, routinier, Lucien Violleau réalise un récit construit, étonnamment scénarisé par le hasard de son histoire, qui laisse transparaître mal-être, espoir et émotions. Pourtant globalement, ses états d'âme sont pudiques et on en apprend peu sur sa vie laissée au pays ou sur les liens créés avec ses "copains" d'infortune. Il s'agit là clairement d'un journal de bord, et non d'un journal intime. En revanche, il parvient à replacer sans difficulté sa situation personnelle dans le contexte de l'actualité de la guerre.

Évidemment, on ne peut pas faire de l'expérience de Lucien une généralité. Lui-même a vécu des moments plus compliqués que d'autres et il n'y avait en aucun cas d'égalité face aux conditions de captivité, certains prisonniers ayant même péri là-bas. Mais ce témoignage est intéressant car on y découvre les difficiles conditions de vie, et très souvent de survie, des prisonniers français. Leur nombre est impressionnant puisqu'ils auraient été plus d'un million dans les camps de travail et les campagnes du Troisième Reich. D'après ce que laisse entendre ce journal, leur sort aurait pourtant été relativement enviable en comparaison d'autres nationalités, notamment des Russes lorsqu'ils avaient le malheur de tomber entre les mains des Nazis. Et cela bien sûr en mettant de côté le sujet des Juifs et des autres minorités accablées.

En lisant ce témoignage, je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir de nombreuses pensées pour mon grand-père originaire du même coin de la France qui est resté, lui aussi, prisonnier cinq ans en Allemagne à travailler dans des fermes de Silésie.
 

Les Archives Dormantes - page 128

Nous ne sortons que rarement des baraques, surtout par mauvais temps, aussi, le temps est-il bien long. Pour se donner un peu de courage, il faut se laisser vivre sans penser à rien, ni au pays, ni à la vie civile, pas plus qu'à ceux qui nous sont chers,  à mes pauvres vieux parents qui triment au-dessus de leurs forces depuis si longtemps, sans soutien, à ma petite femme chérie… A mes pauvres amours si peu servis par le destin… Oui il ne faut jamais penser à toutes ces choses ou du moins le moins possible, car c'est difficile de s'en empêcher… Et surtout que nous sommes détenus pour un bon moment. Je compte à mon idée, pour un an au minimum… Grand Dieu, que ce sera long ! Je ne me fais pas d'illusion, on ne m'a pas emmené en Allemagne pour quelques mois seulement.

16 juin 2018

La vérité sur l'affaire Harry Quebert - Joël Dicker


La recette du roman à succès

   
Marcus Goldman a écrit un premier livre au succès fulgurant. L'adrénaline des honneurs retombée, il se retrouve face à l'insurmontable mur que représente l'écriture d'un deuxième roman. Il recontacte le grand écrivain Harry Quebert, ami et mentor délaissé depuis quelques mois. Marcus a l'espoir que celui-ci l'aidera à surmonter l'épreuve de la page blanche. Malheureusement, dans la foulée, le corps de Nora Kellergan, disparue il y a 33 ans, est retrouvée enterré dans le jardin de Harry Quebert à Aurora, New Hampshire. Nora est l'inspiratrice de son chef d'œuvre écrit au cours de l'été 1975, celui de leur grand amour.

C'est bien sûr l'impressionnant succès de Joël Dicker qui m'a donné envie d'avoir une opinion sur ce roman que presque tout le monde a aimé. A sa lecture, on comprend aisément l'engouement qu'il suscite car ses qualités de page-turner sont indéniables : des chapitres plutôt courts dont la structure sort de l'ordinaire, des rebondissements à la pelle, une galerie de personnages ambigus. L'histoire n'est pas d'une originalité folle, mais l'intrigue est efficace et la lecture fluide. C'est bien écrit même si l'intérêt littéraire n'est pas spécialement là, notamment lorsque sont cités quelques extraits du grand roman de Harry Quebert dont il est question, une histoire qui paraît surtout fleur bleue.

Sauf à considérer que l'intérêt littéraire réside dans une prouesse : celle de faire avaler par les lecteurs très occasionnels un pavé en quelques jours. De ce point de vue, c'est mission accomplie. Loin d'être le coeur de cible, j'ai trouvé le roman prenant et divertissant mais tout de même un peu longuet.
 

De Fallois Poche - page 696

 - Qu'allez-vous faire à présent ? finis-je par demander.
 - Je ne vais pas rester ici.
 - C'est où ici ? Dans ce motel, dans le New Hampshire, en Amérique ?
 - Je voudrais aller au paradis des écrivains ?
 - Le paradis des écrivains ? Qu'est-ce que c'est ?
 - Le paradis des écrivains, c'est l'endroit où vous décidez de réécrire la vie comme vous auriez voulu la vivre. Car la force des écrivains, Marcus, c'est qu'ils décident de la fin du livre. Ils ont le pouvoir de faire vivre ou de faire mourir, ils ont le pouvoir de tout changer. Les écrivains ont au bout de leurs doigts une force que, souvent, ils ne soupçonnent pas. Il leur suffit de fermer les yeux pour inverser le cours d'une vie. Marcus, que se serait-il passé ce 30 août 1975 si ... ?
 - On ne change pas le passé, Harry. N'y pensez pas.
 - Mais comment pourrais-je ne pas y penser ?


24 mai 2018

Le coeur d'une autre - Tatiana de Rosnay


Le coeur, le nouveau cerveau ?


Bon an, mal an, je continue mon tour d'horizon des auteurs à succès. A ce titre, Tatiana de Rosnay tient bien sa place depuis une dizaine d'années. Sur le papier, son image de romancière grand public qui fait pleurer dans les chaumières, justifiée ou non, ne m'attirait pas spécialement. j'ai voulu tenter avec peut-être, d'entrée, un mauvais choix de roman.

Bruce Boutard n'a pas seulement son nom comme repoussoir. C'est un ours mal léché qui a beaucoup de mal à communiquer avec qui que ce soit, à part peut-être son fils et son meilleur ami. Lorsque, suite à un diagnostic et une attente pénible, il est greffé d'un nouveau coeur, sa vie va changer du tout au tout. Un transfert d'âme va comme s'effectuer entre le donneur et le receveur. Une seconde vie d'esthète commence-t-elle pour l'ami Bruce ?

L'idée est sympathique et la lecture en soi pas désagréable mais malheureusement la narration abonde de situations clichés et de portraits caricaturaux. Le roman aurait gagné à être davantage subtil ... et  réaliste car, plus que tout, c'est l'implicite dimension fantastique de l'intrigue qui est gênante. Le bouleversement dans une vie qu'implique une greffe d'un organe aussi vital va bien évidemment de soi, mais était-il nécessaire d'invoquer des raisons quasi-surnaturelles pour justifier un tel changement de personnalité ? Peut-être aurait-il été mieux de l'assumer complètement à la manière d'un Musso ou d'un Levy.

Autre drôle d'impression : l'écriture très féminine du roman. L'auteure n'a pas suffisamment su se mettre dans une peau masculine alors même que le narrateur a la chance (quel autre mot ?) de tomber sur un palpitant sensible, puisque féminin et artiste. A plusieurs occasions pendant la lecture, j'ai réajusté ma vision du récit en réalisant soudain que le personnage principal qui livrait ses pensées était en fait un homme.

Comme le dit Tatiana de Rosnay dans le prologue, l'écrivain a tous les droits sur ce qu'il écrit et en l'occurrence, elle se fait plaisir en racontant cette histoire de rédemption malgré soi. Une maladresse de début de carrière ? Peut-être. Pour le savoir, il faudrait lire l'un de ses romans ultérieurs. Ça viendra.

Le Livre de Poche - page 116


Elle claqua la porte, descendit l'escalier d'un martèlement sec. J'eus honte, soudain. Aussi la rattrapai-je dans le hall d'entrée.
 - Pardonne-moi, Joséphine. Tu as été merveilleuse. Et moi, idiot. Je ne sais comment te remercier.
Elle baissa les yeux.
 - Tu m'as fait de la peine, murmura-t-elle.
Allongée nue sur mon lit, quelques instants plus tard, elle me dit d'une voix sérieuse :
 - C'est formidable d'avoir un coeur de femme.
Elle prit ma main, l'appliqua sur son sein gauche.
 - Je suis bien placée pour le savoir, déclara-t-elle.


6 mai 2018

Chlorophylle, intégrale tome 1 - Raymond Macherot


Quel lérot !


Récemment, tandis que je flânais dans un magasin de bandes dessinées, je suis littéralement tombé en arrêt, comme choqué, devant un album de Chlorophylle. On peut dire sans se tromper, alors que j'avais tant aimé à l'époque emprunter ses albums à la bibliothèque municipale, que j'avais complètement oublié ce petit lérot de mes lectures d'enfant avec sa bouille sympathique affublé d'un œil au beurre noir. Il n'en fallait pas plus pour que je fasse l'acquisition de ses premières aventures que Le Lombard a eu la bonne idée de regrouper dans un beau libre relié avec du papier de qualité tout en conservant le visuel vintage de l'époque. Le tome 1 de l'intégrale présente aussi l'auteur Raymond Macherot et le contexte des cinq premières histoires de Chlorophylle créées dès 1954 dans l'édition belge du journal de Tintin.

Avec Chloro, pas de dialogues infantilisants mais des énigmes à résoudre et un certain souffle épique. Le texte des bulles est évidemment simple mais il est aussi rythmé et efficace, au service de l'intrigue. Les petits héros animaux sont rarement bébêtes et échappent même à l'écueil manichéen grâce à leur personnalité aux caractéristiques humaines habituelles. Chlorophylle est courageux mais orgueilleux tandis que son acolyte Minimum est loyal mais surtout râleur et trouillard. Malgré une guerre sans merci contre l'infâme Anthracite et autres ennemis, au moyen de bâtons, explosifs ou toute autre piège redoutable, les aventures de Chlorophylle conserve une forme d'attachante naïveté ... et évidemment un délicieux goût de l'enfance.

 

28 avril 2018

En attendant Bojangles - Olivier Bourdeaut


D'une folie à l'autre

 
Précédé de sa réputation de premier roman au succès retentissant, En attendant Bojangles a brûlé les étapes de ma PAL pour se retrouver sur ma table de nuit bien avant certains qui attendent leur tour depuis plus longtemps. Cette courte fiction a conquis bien des cœurs mais seulement en partie le mien.

Le très jeune narrateur a des parents fantasques, résolument optimistes qui ont pris le parti de mordre la vie à pleines dents en faisant de chaque jour une nouveauté, une fête, un émerveillement.  Soit dit en passant, la plupart des lecteurs qui souscrivent à cette idée séduisante sont probablement les mêmes qui ne verraient pas d'un excellent œil leurs voisins en charge d'un gamin se comporter de manière aussi excentrique. En attendant, l'écriture étant légère et pleine d'esprit, chacun est  évidemment charmé par la fantaisie d'une telle famille, par la poésie absurde teintée d'humour présente à chaque paragraphe. Le passage recopié ci-dessous n'est-il pas plaisant ?

Le ton et l'intrigue surréalistes ont pourtant porté un coup dans mon esprit à la crédibilité de l'ensemble, du moins pour une bonne partie. Comment s'attacher à des personnages évanescents, si éloignés d'une certaine réalité ? Le dernier tiers du roman m'a quand même repêché car la pure légèreté laisse à un moment donné place à l'émotion lorsque le drame, malheureusement davantage réaliste, s'installe au sein de cette famille mordue, pour l'anecdote, de la chanson Mr Bojangles de Nina Simone. Au final, malgré ma réserve, ce roman est une jolie lecture pour laquelle l'engouement assez général est facilement compréhensible.

Folio - page 57

Il lui arrivait d'être sérieux, par exemple lorsqu'il me donnait des conseils pour ma vie future. Il y en a un qui m'avait beaucoup marqué car "frappé au coin du bon sens", disait-il pour en souligner la logique et l'importance.
 - Mon petit, dans la vie, il y a deux catégories de personnes qu'il faut éviter à tout prix. Les végétariens et les cyclistes professionnels. Les premiers, parce qu'un homme qui refuse de manger une entrecôte a certainement dû être cannibale dans une autre vie. Et les seconds, parce qu'un homme chapeauté d'un suppositoire qui moule grossièrement ses bourses dans un collant fluorescent pour gravir une côté à bicyclette n'a certainement plus toute sa tête. Alors si un jour tu croises un cycliste végétarien, un conseil mon bonhomme, pousse-le très fort pour gagner du temps et cours très vite et très longtemps !
Je l'avais beaucoup remercié pour ses conseils philosophiques.

 

23 avril 2018

Les heures - Michael Cunningham


Concordance des temps


Les heures semble être le roman phare de l'oeuvre de l'auteur de La maison du bout du monde, lu il y a déjà plus de quatre ans.

Virginia, Clarissa et Laura sont trois femmes à trois époques différentes. La première, l'écrivain Virginia Woolf, se noie volontairement dans une rivière dès les premières pages du roman. Les deux autres ont un lien avec elle que le lecteur découvre petit à petit, une connexion à la fois évidente et pas tant que ça car ce sont des femmes comme il en existe des millions sur Terre. Elles cherchent leur place dans un monde où elles se sentent ni libres ni heureuses. A quelques décennies d'intervalle, les heures s'étirent pour chacune d'elles au cours d'une journée, compliquée comme tant d'autres, de leur existence.

C'est l'occasion pour Michael Cunningham de déployer sa plume sensible en esquissant le portrait de ses héroïnes ordinaires, personnages désenchantés et submergés par un mal de vivre invisible à l'oeil nu. Davantage que celles de Virginia et de Clarissa, la trajectoire de Laura m'a particulièrement absorbé. Son histoire, drame intime de la mère au foyer des années quarante, est banale et donc à mes yeux d'autant plus touchante. Comment avancer jour après jour lorsqu'on ne se sent pas au bon endroit, que les choses simples de la vie ne sont pas naturelles et demandent un douloureux effort quotidien ? Comment donner le change au sein d'une société qui, vingt ans avant la libération féminine, n'est pas préparée aux comportements qu'elle considère borderlines ? Du destin de Laura, les dernières pages proposent un épilogue suggéré avec économie mais aussi finesse.
 

10/18 - pages 152 et 153

Pourtant, elle est contente de savoir (car d'une certaine manière elle sait) qu'il est possible de cesser de vivre. Il est consolant d'être confrontée à la totalité des options ; de considérer tous les choix possibles sans crainte et sans artifice. Elle imagine Virginia Woolf, virginale, l'esprit égaré, vaincue par les impossibles demandes de la vie et de l'art ; elle l'imagine entrant dans la rivière, une pierre dans la poche. Ce serait aussi simple, pense-t-elle, que de prendre une chambre dans un hôtel. Aussi simple que ça.


13 avril 2018

La place - Annie Ernaux


"La grippe, moi, je la fais en marchant"


Trouver sa place. La place dans la société pour une jeune fille quittant le modeste cocon familial pour étudier les lettres modernes dans une grande ville ? Ou la place de son père, homme à la fois humble et fier, le complexe de ses origines ouvrières chevillé au corps, tout autant terrifié à l'idée d'être méprisé pour sa condition par les gens instruits que de laisser ses propres pairs s'imaginer qu'il la renie. "Il ne faut pas péter plus haut qu'on l'a" comme on dit chez lui en Normandie.

Je connais à peine Annie Ernaux, mais j'ai la sensation qu'à travers ce récit, elle parle autant d'elle que de son paternel auquel elle consacre pourtant un livre. Par une tournure épurée qui peut même laisser croire à une absence de style, elle fait le portrait d'un honnête homme comme il y en a probablement des milliers en France. Des faits, des anecdotes, des souvenirs, des impressions qui n'ont l'air de rien mais qui résument une vie ordinaire bien remplie par les efforts quotidiens et les plaisirs simples.

On lit quelques pages et on se dit avec un début de déception : "Il ne s'agit que de ça ?". Et soudain, sans qu'on s'en rende compte, un basculement se produit et on se retrouve tout à coup frappé au cœur par cet homme et par le regard lucide et faussement détaché de sa fille. Le propos est profondément intime sous une apparence d'objectivité. C'est la belle force de ce livre plutôt court, qui laisse tout de même un petit goût d'inachevé en bouche quand on le referme (faut-il d'ailleurs comprendre quelque chose du dernier paragraphe ?). Mais je crois savoir, au regard de l'œuvre autobiographique de l'auteure, que La place n'est qu'une parcelle de son introspection.
    

Folio - page 57

Ils ont pu embellir la maison, supprimant ce qui rappelait l'ancien temps, les poutres apparentes, la cheminée, les tables en bois et les chaises en paille. Avec son panier à fleurs, son comptoir peint et brillant, les tables et les guéridons en simili-marbre, le café est devenu propre et gai. Du balatum à grands damiers jaunes et bruns a recouvert le parquet des chambres. La seule contrariété longtemps, la façade à colombage, à raies blanches et noires, dont le ravalement en crépi était au-dessus de leurs moyens. En passant, l'une de mes institutrices a dit une fois que la maison était jolie, une vraie maison normande. Mon père a cru qu'elle parlait ainsi par politesse. Ceux qui admiraient nos vieilles choses, la pompe à eau dans la cour, le colombage normand, voulaient sûrement nous empêcher de posséder ce qu'ils possédaient déjà, eux, de moderne, l'eau sur l'évier et un pavillon blanc.

23 mars 2018

D'après une histoire vraie - Delphine de Vigan


Serpent à plume


J'avoue être bon client de la littérature "autobiographique" que propose Delphine de Vigan avec Rien ne s'oppose à la nuit et D'après une histoire vraie. L'auteur se met elle-même en scène en tant que personnage principal de ses romans et encore plus pour celui-ci que pour le précédent lorsqu'il était d'abord question de sa mère. Dans D'après une histoire vraie, elle est la victime de manipulations de la part d'une jeune femme qui va s'inviter insidieusement dans sa vie et vouloir influer sur son écriture.

On ne saura probablement jamais la part de vérité dans cette fiction soit-disant inspirée de faits réels. Delphine de Vigan a-t-elle vécu une histoire similaire de près ou de loin ? Je suis tenté de croire que c'est plutôt de loin. A partir de ce constat, est-ce si important de le savoir ? Je me satisfais complètement de ce qui est dit dans le passage reproduit ci-après, issu d'un dialogue entre Delphine avec L, sa dangereuse amie. Il est indéniable que ce type de scénario donne au lecteur la sensation de pénétrer dans l'intimité de l'écrivain avec l'idée sous-jacente de se dire "Et si c'était vrai ..." qui incorpore une dose supplémentaire de piment au plaisir de lire. L'apparente facilité de l'auteur pour mettre chaque mot à la bonne place pour que la lecture soit facile et prenante n'y est pas non plus pour rien.

Sans être certain que les artifices utilisés par L pour prendre l'ascendant sur Delphine, aussi évidents qu'ils nous paraissent vu de notre fenêtre, soient suffisants, les ressorts de ce scénario infernal sont crédibles. La fin n'est en rien décevante puisqu'elle évite à bon escient un dénouement qui aurait pu verser dans le thriller classique. L'épilogue, tout autre, présente un twist final assez ingénieux qui a provoqué chez moi un étrange petit frisson.
  

Le Livre de Poche - page 260

- Est-ce que tu ne crois pas que tu le sens, comme tu dis, simplement parce que tu le sais ? Parce qu'on a pris soin de te faire savoir d'une manière ou d'une autre qu'il s'agissait d'une histoire vraie, ou "inspirée de faits réels" ou "très autobiographique", et que cette simple étiquette suffit à susciter de ta part une attention différente, une forme de curiosité que nous avons tous, moi la première, pour le fait divers ?
Mais tu sais, je ne suis pas sûre que le réel suffise. Le réel, si tant est qu'il existe, qu'il soit possible de la restituer, le réel, comme tu dis, a besoin d'être incarné, d'être transformé, d'être interprété. Sans regard, sans point de vue, au mieux, c'est chiant à mourir, au pire c'est totalement anxiogène. Et ce travail-là, quel que soit le matériau de départ, est toujours une forme de fiction.


11 mars 2018

Ils vont tuer Robert Kennedy - Marc Dugain



Coup d'état permanent


Ils vont tuer Robert Kennedy est un roman ambitieux sur les assassinats de John et Robert Kennedy en 1963 et 1968. Pour l'étude de cette décennie compliquée de la vie politique américaine, Marc Dugain, que je découvre ici pour la première fois, a sans nul doute fait un gros travail de recherche.

La lecture m'a paru plutôt ardue, non pas parce que la plume ne serait pas vivante et fluide ou les explications insuffisantes ou peu claires, mais parce que les évènements racontés sont opaques puisqu'ils dissimulent enjeux et actions qui échappent à l'immense majorité d'entre nous. L'auteur prend le parti de narrer ces épisodes comme si conspiration et réalité historique ne faisaient qu'un. En tout cas, c'est ainsi que je l'ai ressenti. Les Russes, Fidel Castro, la mafia, le complexe militaro-industriel, les producteurs texans de pétrole, les concurrents républicains et démocrates des frères Kennedy ... tous ont un rôle coupable dans cette réinterprétation de l'Histoire officielle. Lee Harvey Oswald et Sirhan Sirhan ne sont que des pions sur un échiquier nébuleux et insaisissable. Pour un lecteur peu renseigné, la frontière entre version officielle et son pendant complotiste est floue et du coup, la lecture en est perturbante.

C'est surtout vrai pour la partie du récit concernant JFK. La situation m'a paru plus simple lorsque survient l'assassinat de son frère Robert presque cinq ans après. Il s'agissait de barrer l'arrivée au pouvoir d'un homme potentiellement rancunier qui s'apprête alors à remporter l'investiture démocrate aux élections présidentielles de fin d'année. L'auteur démonte détail après détail la version officielle de l'attentat de l'hôtel Ambassador, qui se déroule dans un cadre plus intimiste et donc plus concret et graphique pour le lecteur que celui de Dallas.

Cela dit, la bonne idée du livre reste d'avoir su intégrer une vraie fiction comme personnage secondaire. Mark O'Dugain 😄, un universitaire persuadé que la mort de ses deux parents dans des circonstances suspectes est liée d'une façon ou d'une autre au destin des Kennedy, mène une enquête très personnelle au risque de perdre le contrôle de sa vie. Cette petite histoire dans la grande Histoire est une bouffée d'air frais au milieu d'une lecture exigeante. Elle apporte un enjeu supplémentaire, certes plus négligeable mais qui allège le roman de Marc Dugain.

En refermant ces pages après un étonnant et intéressant épilogue, on se pose une question. L'auteur veut-il nous donner sa version de l'histoire, la forme du roman lui permettant de faire passer la pilule ? Ou souhaite-il (ré)enclencher notre esprit critique, nous aider à nous poser des questions sur les vérités assénées, les officielles comme les complotistes qui fleurissent grâce à internet ?
   

Gallimard - page 198

Il commence à y penser sans trop en parler. Il vise 1972. L'élection de 1968 semble être barrée par une probable réélection de Johnson, qui donne pourtant les signes d'un homme vieillissant, fatigué, de plus en plus psychologiquement paranoïaque au point de faire écouter ses adversaires sur la liste desquels "l'avorton Kennedy" figure en bonne place. Hoover est au bout du fil. Contrairement à Jack, Bobby ne cède pas à la frénésie sexuelle compulsive. Mais sa relation avec Jackie est une bombe qui pourrait exploser à l'heure qui conviendrait le mieux à ceux qui haïssent le dernier de la portée Kennedy. Que dirait la ménagère américaine d'un sémillant altruiste qui trompe sa femme, mère d'enfants à la dizaine, avec la veuve de son frère ? En ont-ils vraiment la preuve ? Pensent-ils à s'en servir comme ils avaient imaginé lancer à la face du monde toutes les conquêtes de JFK. C'est que la déstabilisation morale est aléatoire, beaucoup plus aléatoire que des tirs croisés.





21 février 2018

Une vie - Simone Veil


Une vie qui compte


Pour sa bataille dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale en faveur de l'IVG et pour sa déportation pendant la guerre, Simone Veil avait déjà mon entière bienveillance. Quelques mois après son décès et tout autant avant son entrée au Panthéon, il était temps d'en savoir plus sur cette femme à la vie et à la carrière irréprochable, pour ce que j'en ai lu.

Sans pour autant être un exercice facile, quoi de mieux qu'une autobiographie pour livrer un témoignage testamentaire de son passage sur Terre ? On écrit ce que l'on souhaite sur soi et on ne laisse à personne la possibilité de déformer sa vision des choses, même si j'imagine qu'il est tentant de se montrer sous son meilleur jour en occultant les aspects les moins brillants. En pensant à Une vie, le premier mot qui me vient pourtant à l'esprit est "pudeur" tant on ne perçoit pas dans le récit de Simone Veil, née Jacob, toute l'ampleur de l'horreur des camps nazis. Le second terme qui peut définir son témoignage est "modestie", et en cela cette autobiographie est presque décevante car elle prend le soin d'éviter l'autocongratulation qui n'est de toute façon pas dans son caractère. Elle a tendance à ne pas en faire des tonnes sur ses réalisations qui ne sont pas énumérées ici de façon exhaustive, ni sur les difficultés rencontrées, notamment lorsqu'elle fit passer sa loi IVG de 1974. Il faut dire que sa carrière fut longue et ses missions nombreuses. Ses qualités ont rapidement été détectées et largement exploitées ensuite. Simone Veil a accepté les missions au fil de l'eau, principalement guidée par le désir d'être utile et de s'épanouir. Ministre de la santé, présidente du parlement européen, membre du conseil constitutionnel, présidente de la fondation pour la mémoire de la Shoah, membre de l'Académie Française ... elle multiplia les charges et les honneurs en s'engageant avec conviction et  liberté, sans faire de la politique un fond de commerce. Simone Veil : une vie qui compte.
  

Le Livre de Poche - pages 82 et 83

Ce qui ruine le pessimisme fondamental des adeptes de la banalisation, c'est à la fois le spectacle de leur propre lâcheté, mais aussi, en contrepoint, l'ampleur des risques pris par les Justes, ces hommes qui n'attendaient rien, qui ne savaient pas ce qui allait se passer, mais qui n'en ont pas moins couru tous les dangers pour sauver les Juifs que, le plus souvent, ils ne connaissaient pas. Leurs actes prouvent prouvent que la banalité du mal n'existe pas. Leur mérite est immense, tout autant que notre dette à leur égard. En sauvant tel ou tel individu, ils ont témoigné de la grandeur de l'humanité.


2 février 2018

Retour parmi les hommes - Philippe Besson


Fuir pour mieux revenir


Ce n'est rien de le dire, la suite du magnifique premier roman de Philippe Besson, En l'absence des hommes, se devait d'être à la hauteur pour raconter le récit de vie de Vincent après la tragique mort au combat de son amoureux dans une tranchée. J'avais en effet le sentiment que ce premier chapitre se suffisait à lui-même, que la magie de l'émotion ressentie face à l'extrême délicatesse de la correspondance entre Vincent et Arthur aurait du mal à se reproduire.

Vincent a quitté Paris pour fuir son malheur, s'oublier dans l'effort et l'errance, s'anesthésier le cœur et la tête. Il voit l'Europe, l'Afrique, l'Asie ... L'écrivain raconte ce périple avec un peu trop de lyrisme et en utilisant des clichés qui m'ont fait lever les yeux au ciel et, dès le début, ont instillé la déception en moi pour le restant de la lecture. Le plaisir est tout de même de retour lorsque le jeune homme s'embarque par bateau pour New York. L'aventure du migrant démuni qui accoste sur Ellis Island est distrayant, voire enrichissant. Pourtant ... toute cette galère pour finalement accourir au premier appel de sa déplaisante mère.

La seconde partie du récit est plus conforme au premier roman, quitte à être volontairement redondante puisqu'en place de Marcel Proust et du bel Arthur, surgit Raymond Radiguet, jeune écrivain prodige ayant réellement existé, qui a le bon goût d'être en quelque sorte le mélange des deux. Cette symétrie entre les deux livres est ce qui rend Retour parmi les hommes intéressant. Est-ce que ce sera l'occasion pour Vincent de se réconcilier avec la vie ?

Le talent de Philippe Besson est toujours là, l'état de grâce un peu moins. Cela n'engage que moi.
   

10/18 - page 142

Raymond dit : "Moi, je ne suis pas tellement parti. Au fond, le plus grand voyage a consisté à quitter Saint-Maur pour rejoindre Paris. Ce n'étaient que quelques kilomètres mais je n'ai pas expérimenté déracinement plus violent." Il dit : "Saint-Maur, c'est un non-lieu, ni une ville, ni la campagne, on n'y perçoit pas la fièvre de la capitale, mais on n'y est pas rongé par l'ennui de la province, on savoure le calme et on rêve de mouvement, c'est selon l'endroit d'où on regarde une merveilleuse sécurité ou une affreuse résignation. Je viens de là, de ça."

18 janvier 2018

D'un trait de fusain - Cathy Ytak


Tu veux que je te fasse un dessin ?


C'est en mettant en ligne la photo ci-dessus que je m'aperçois de la signification de la couverture de ce roman pour la jeunesse qui vise juste. Le triangle rose, la trace des morts à la craie ... elle annonce la couleur.

De la couleur, Marie-Ange en voit dans chaque mot et en jette quotidiennement sur les pages de son carnet de croquis. Elle a dix-sept ans et compte les jours jusqu'à sa majorité, lorsqu'elle pourra prendre le large, loin de parents réactionnaires qui sont à mille lieues de l'attitude cool de ses amis d'école d'arts graphiques, son grand copain Sami en tête. Son chemin va croiser aussi celui d'un garçon séropositif qui milite à Act Up et son monde va en rester bouleversé ...

Ce roman est précieux car il parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, lorsque le SIDA était, davantage que maintenant, la maladie honteuse des homos, qu'on n'avait pas les moyens d'information et de prévention d'aujourd'hui et, surtout, qu'on en mourrait presque à coup sûr. En la considérant comme chronique, certains jeunes et moins jeunes semblent maintenant ne plus réaliser ce qu'elle implique encore, comme s'il était inutile de s'inquiéter outre mesure puisqu'on peut vivre avec. A donc faire lire d'urgence aux adolescents à partir de 15 ans malgré quelques dialogues sexuellement explicites, décomplexés et parfois crus. Mais comment sensibiliser les jeunes si on ne parle pas de sexe comme ils en parlent entre eux ?

Heureusement, la lecture n'est pas qu'instructive, c'est aussi une divertissante et émouvante histoire d'amitié et un parcours initiatique salutaire pour Marie-Ange qui, à la fin du roman, est une jeune fille métamorphosée et préparée pour l'avenir.
 

Talents Hauts - page 79

C'est le signal.
En quelques secondes, une cinquantaine de manifestants semblent subitement pris de malaise et s'écroulent au milieu de la chaussée. Les badauds s'arrêtent pour regarder ce qui se passe, interloqués.
Corps vêtus de noir, parfois enchevêtrés. Bras en croix, bras serrés comme si la mort venait de les surprendre et de les terrasser en un clin d'œil.
La corne de brume se tait.
Mary s'est allongée sur la chaussée avec les autres. Elle a encore le bruit dans les oreilles.
Et soudain, c'est le silence.
Mary ouvre les yeux, voit le ciel au-dessus de sa tête, les nuages qui défilent. On n'entend plus rien. Elle est là, immobile, allongée sur le bitume, en plein Paris. Il n'y a plus aucun bruit. Pas de sifflet, pas de musique, pas de cri, pas de klaxon, pas de voiture, pas de parole...
Rien que le silence.
Un silence assourdissant.


8 janvier 2018

Un amour pour rien - Jean d'Ormesson


Un amour pour voir


Une lectrice qui me suit m'a mis ce livre entre les mains et je la remercie car je n'aurais pas su quoi lire de Jean d'Ormesson, dont je ne connais pas l'oeuvre littéraire d'une (longue) vie.

En nommant son roman ainsi, je vois bien ce que l'écrivain a voulu signifier. L'amour de Philippe, le narrateur, pour la jolie Béatrice est un amour malheureux, et sûrement voué à l'échec dès le début tant les deux amants sont différents et non synchronisés. Lors de leur insouciant séjour romain, le jeune homme préfère mordre la vie et les femmes à pleines dents tandis que sa romantique compagne s'enflamme pour lui seul. Lorsque finalement, lassée, elle se détachera, il se mettra à regretter amèrement son inconduite. A se demander si la souffrance qu'il ressent alors n'est pas plutôt une forme d'amour-propre blessé, la conséquence du désamour de la belle, de la fin de non-recevoir qu'elle lui oppose. Pour en revenir au titre du livre, un commerce amoureux qui n'aboutit pas à la félicité, sinon éternelle du moins durable, est-il pour autant "un amour pour rien" ? On peut imaginer que cette mésaventure a marqué durablement Philippe et l'a fait progresser dans ses relations avec la gente féminine puisqu'il en parle au passé et avec amertume dès les premières lignes du roman. Cet amour fou semble avoir été la grande épreuve de sa vie et ... ce qui ne tue pas, rend plus fort.

Jean d'Ormesson, déjà en 1960, écrivait fort bien. Son roman ressemble souvent à un essai sur l'amour passion car ses pages sont remplies de digressions quasi-philosophiques sur le sujet. L'occasion pour lui d'aligner de jolies phrases bien tournées qui sonnent bien et qui, de surcroît, ont du sens. C'est tout de même un peu ampoulé à mon goût et cela a pu me faire lire un peu trop vite certains paragraphes pas assez concrets. J'espère avoir l'occasion de vérifier si, oui ou non, Un amour pour rien est représentatif de l'œuvre de l'académicien.

Folio - pages 92 et 93

Et, de nouveau, je pensais que l'amour, comme la fortune, est surtout cumulatif. Je veux dire que l'amour naît fréquemment de l'amour et qu'un homme aimé se demande aisément  si tout le monde ne l'aime pas. La jeune femme blonde que je croisai dans le hall de l'hôtel, il me semblait que je n'avais qu'à lever les yeux sur elle pour qu'elle vînt se jeter dans mes bras. Tout se passe comme si l'amour engendrait l'amour. Et ma suffisance naturelle me poussait à imaginer que, de Françoise en Béatrice et de Béatrice en Roselyne, j'allais finir par échouer enfin, pour un temps très bref et avant de nouvelles aventures, entre les bras de la jeune femme blonde du hall de l'hôtel Quirinal.




29 décembre 2017

Un homme - Philip Roth


Comme un autre


Même si Un homme se révèle être très différent de l'unique roman déjà lu de Philip Roth (Le complot contre l'Amérique, une uchronie historique et politique), il comporte comme lui des aspects d'inspiration fortement autobiographique. Le protagoniste principal semble être à chaque fois le même puisqu'il traîne derrière lui une histoire personnelle similaire à celle de l'écrivain américain. Ici, le point de vue est pourtant universel. A ce titre, le titre du roman en français est presque aussi bon que celui en anglais. Everyman illustre en effet parfaitement le propos du livre, celui de raconter l'histoire de vie d'un  Juif du New Jersey, homme américain moyen sans destin particulièrement marquant.

Le roman suit avec talent cet homme de sa naissance à sa mort, avec ses hauts et ses bas, ses amours, sa famille, ses collègues ... L'auteur met l'accent sur les maladies qui auront rythmé sa vie, comme pour illustrer l'idée qu'on finira tous dans un trou (de préférence creusé à la main par un noir sympathique). Notre héros y est déjà dès le début du livre. Ambiance.

Tout est écrit avec justesse, sensibilité et intériorité. Une intériorité relativisée par l'utilisation de la troisième personne du singulier alors que le lecteur pénètre pourtant profondément dans le sanctuaire des pensées et des sentiments de cet homme. La distanciation créée par les mots a marché sur moi. En filigrane de cette histoire privée, il y a celle de tous les hommes.

Folio - page 168

Les défuntes étaient deux élèves du cours de peinture, morte d'un cancer à une semaine d'intervalle. Beaucoup de de gens de Starfish Beach étaient présents aux deux cérémonies. En regardant autour de lui, il ne put s'empêcher de se demander à qui le tour. Tout un chacun se dit tôt au tard que, dans cent ans, plus aucun des vivants actuels ne sera sur terre, la Grande Faucheuse aura fait place nette. Mais lui pensait en termes de jours. Ses ruminations étaient celles d'un homme condamné.

8 décembre 2017

Les gens heureux lisent et boivent du café - Agnès Martin-Lugand


Les gens heureux devraient arrêter de fumer


Je vais finalement assez peu chercher l'avis des internautes concernant les livres que je commente ici. Pourtant, je sens intuitivement que nombre de lecteurs, même s'ils sont minoritaires, ont fait le même constat que moi : le titre extrêmement séduisant et accrocheur de ce roman (sûrement le coup de génie d'un éditeur) est trompeur. Les gens heureux lisent et boivent du café se trouve être le nom du café littéraire que possède le personnage principal qui n'y met quasiment pas les pieds du roman. Il n'a donc pas de rapport évident avec l'histoire, sauf peut-être celui de vouloir illustrer l'idée d'un message pour l'héroïne qui s'enfuit en Irlande dans l'espoir d'y surmonter la disparition de sa fille et de son mari. En gros, pour son salut, il faudrait qu'elle tente de se retrouver et de tendre à la paix intérieure qu'engendre la lecture confortable d'un bon bouquin avec un mug fumant à la main. Du coup, on s'attend à ce que le récit déroule une belle histoire de redécouverte progressive d'une forme de sérénité et de bonheur. Mais au lieu de nous en faire la démonstration à la manière d'une Delphine de Vigan, avec subtilité et profondeur, l'auteure nous fait prendre des vessies pour des lanternes en racontant une banale romance faussement dramatique avec un butor irlandais. Il ne suffit pas de déprimer sur la plage en fumant deux paquets par jour pour sonner juste. Il faut aussi éviter le scénario surchargé de personnages caricaturaux et de situations clichés.

En fait, je n'ai absolument rien contre ce genre de livre - j'en ai lu d'autres et j' ai pu en apprécier certains - mais ça serait bien d'être simplement prévenu avant d'en commencer la lecture. J'espérais davantage d'émotion et de nourriture de l'esprit en dégustant mon sourdough et en buvant mon café américain au litre.

Pocket - page 29


Mon pas ralentit à l'approche des Gens. Plus d'un an que je n'y avais pas mis les pieds. Je m'arrêtai sur le trottoir d'en face sans y jeter un coup d'œil. Immobile, la tête basse, je plongeai la main dans une de mes poches, il me fallait de la nicotine. On me bouscula, et mon visage se tourna involontairement vers mon café littéraire. Cette petite vitrine en bois, la porte au centre avec sa clochette à l'intérieur, ce nom que j'avais choisi, il y avait cinq ans, Les gens heureux lisent et boivent du café, tout me ramenait vers ma vie avec Colin et Clara.


22 novembre 2017

Son excellence Eugène Rougon - Émile Zola


Cahier de doléances


Après La faute de l'abbé Mouret, il a été un peu difficile de me remettre à la série des Rougon-Macquart tant sa lecture avait été longue et, à certains moments, presque pénible. Avec le sixième « épisode » que je viens de terminer, je me suis davantage diverti même si Son excellence Eugène Rougon n'atteint pas les sommets des quatre premiers volets. Ici, pas de littérature descriptive à outrance mais juste ce qu’il faut pour faire le récit du parcours d’un animal politique sous les ors du Second Empire. Le roman est en effet plutôt sobre de ce point de vue, Zola utilisant énormément le dialogue pour dresser un portrait au vitriol de la société politique de l’époque, une sorte de régime parlementaire servile à l'Empereur. Le récit tourne autour de la figure imposante d'Eugène Rougon,  le fils aîné des Rougon de Plassans. Il a le goût du pouvoir dans son ADN et est devenu ministre. Il réunit autour de lui une petite foule d’amis qui le mettent, certes, en valeur mais qui surtout le courtisent sans relâche pour profiter de son influence et ainsi faire avancer leurs positions et leurs affaires. Manœuvres, flatteries, médisances, revirements. La peinture est édifiante.

Le point faible du roman, à mes yeux, découle de ça. A part le bruit du cirage et des retournements de veste, il ne se passe finalement pas grand chose. Le roman m’est parfois apparu lassant car répétitif dans la thématique. Le souffle romanesque n'est pas au rendez-vous. Ce qui, en revanche, est au menu et est passionnant, c'est la possibilité pour le lecteur d'aller au plus près de l'Empire, de ses évènements (attentat contre l'Empereur, baptême de son fils, débat sur sa politique libérale) et de son élite. Le dîner au château de Compiègne avec le couple impérial m'a absorbé par sa mise en scène, sa splendeur bourgeoise, sa morgue et son bal des dupes.
   

Le Livre de Poche - page 426

M. Kahn et M. Bejuin, le colonel, toute la bande se jeta dans les bras du nouveau ministre. La nomination devait paraître le lendemain seulement au Moniteur, à la suite de la démission de Rougon ; mais le décret était signé, on pouvait triompher. Ils lui allongeaient de vigoureuses poignées de main avec des ricanements, des paroles chuchotées, un élan d'enthousiasme que contenaient à grand-peine les regards de toute la salle. C'était la lente prise de possession des familiers, qui baisent les pieds, qui baisent les mains, avant de s'emparer des quatre membres. Et il leur appartenait déjà : un le tenait par le bras droit, un autre par le bras gauche ; un troisième avait saisi un bouton de sa redingote, tandis qu'un quatrième, derrière son dos, se haussait, glissait des mots dans sa nuque. Lui, dressant sa belle tête, avec une dignité affable, une de ces imposantes mines, correctes, imbéciles, de souverain en voyage, auquel les dames de sous-préfectures offrent des bouquets, comme on en voit sur les images officielles. En face du groupe, Rougon, très pâle, saignant de cette apothéose de la médiocrité, ne put pourtant retenir un sourire. Il se souvenait.

23 octobre 2017

Un personnage de roman - Philippe Besson


Emmanuel Sorel


La plupart des présidents de la Cinquième République auraient eu leur écrivain attitré, leur biographe de campagne. Je ne me suis pas penché sur la question mais il est clair que la récente proximité de Philippe Besson et d'Emmanuel Macron a conduit à l'émergence d'un projet d'écriture qui s'inscrit naturellement dans cette tradition. Au politicien, il restera une trace littéraire (romanesque ?) supplémentaire et à l'écrivain, le plaisir de s'être exprimé sur une campagne vécue sinon de l'intérieur (Besson ne fait pas partie de l'équipe En Marche !) du moins comme témoin privilégié des moments importants. Des moments importants mais ainsi d'autres moments qui le sont un peu moins mais qui pour le coup sont captivants pour le lecteur qui a ainsi la sensation d'être dans le secret des dieux. Le point fort du livre réside en effet dans le recueil de quelques confidences reçues de Brigitte et Emmanuel Macron.

Un personnage de roman est donc moins un récit de campagne en tant que tel qu'une vision de celle-ci par un observateur privilégié qui revendique haut et fort sa subjectivité et son parti-pris, convaincu qu'il semble être par la sincérité du candidat qui a sa préférence. Besson ne se gêne pas pour pointer les quelques travers de Macron mais il faut bien avouer qu'il ne va pas bien loin dans la critique, l'affection étant indéniablement là. On apprend peu sur le futur président qui apparaît, quel que soit l'avis de chacun sur son programme, plutôt conforme à son image publique : intelligent, convaincu, déterminé et humain. Les curieux en politique qui ont suivi son parcours liront tout de même quelques considérations pas inintéressantes d'un Philippe Besson en pleine sidération sur la tournure de l'aventure hors norme qui prend forme sous son regard. Son égo est flatté d'être au plus près d'un "personnage de roman" qu'il aurait peut-être aimé inventer lui-même.

Après ce dernier livre qu'il a eu raison d'écrire et le merveilleux "Arrête avec tes mensonges !" aux styles fluides et pertinents, je suis heureux de revenir bientôt vers ses fictions qui font davantage montre, à mon avis, de ses précieux talents d'écriture.
   

Julliard - page 200 et 201

Conséquence : l'indécision perdure à un niveau anormalement élevé, la participation est annoncée en baisse, notre démocratie semble malade. Et pourtant. Si on en juge par l'audience des chaînes d'information, des stations de radio, des débats, l'intérêt n'a jamais été aussi élevé. Si on considère que quatre candidats peuvent raisonnablement se qualifier pour le second tour, on pourrait en déduire que l'offre n'a jamais été aussi variée. Si on observe qu'un type de trente-neuf ans sans expérience a des chances de devenir président, on se dit que quelque chose a peut-être déjà changé au royaume de France.

30 septembre 2017

Madame de Sévigné - Stéphane Maltère


Femme de lettres


Cette biographie n'était pas dans ma PAL. Elle s'y est invitée au sommet lors de la visite du château de Grignan (Drôme), dans la collégiale duquel la marquise de Sévigné repose (ou plutôt reposait car son corps en a été violemment retiré à la Révolution). Elle y est décédée en 1696 à l'âge de 70 ans lors de son troisième séjour auprès de sa très chère fille, Françoise de Grignan, destinataire des lettres qui firent sa renommée.

Marie de Rabutin-Chantal, devenue Madame de Sévigné par mariage, n'a jamais su qu'elle passerait à la postérité après la publication de sa correspondance quelques décennies après sa mort. Elle n'a jamais eu l'ambition d'une carrière littéraire et a même ignoré la proposition de l'un de ses cousins, conscient de son talent d'écriture, de travailler sur un roman. Elle vécut une vie privée classique, certes toute relative puisque sans côtoyer au quotidien la cour de Louis XIV, elle y faisait des incursions. Sa notoriété de l'époque provenait probablement du fait qu'elle fréquentait assidûment les cercles mondains et précieux de la société parisienne entre ses réguliers séjours de longue durée à la campagne.

Malgré quelques périodes de vaches maigres, elle eut une confortable vie d'aristocrate fière de son rang et sans conscience sociale particulière, dominée par quelques passions toutes entremêlées : ses enfants, mais surtout sa fille, l'amitié, la conversation et la lecture. Je dirais que la production épistolaire de Madame de Sévigné découle de ces grands marqueurs de vie.

Le biographe met l'accent sur la femme de son temps (voir passage ci-après), au caractère positif et avenant, mais en dit en revanche très peu sur la nature réelle de son talent ou même la raison de la célébrité de ses lettres. Pourquoi marque-t-elle toujours autant les esprits maintenant, davantage que d'autres vrais écrivains de son temps comme Mademoiselle de Scudéry par exemple ? L'analyse du phénomène après le décès de la marquise de Sévigné m'a manqué à la lecture de cette agréable biographie.
   

Folio biographies - page 113

Madame de Sévigné a eu la chance de naître à  une époque qui était faite pour elle. Sa nature s'accorde avec les moeurs de son temps, les développements de la langue, le goût de l'écriture, inspirés notamment par la préciosité. En un mot, Mme de Sévigné est un miracle, créé par la conjonction du choix de sa famille en matière éducative, du destin qui la jette à nouveau dans le monde quand tout la poussait à l'isolement provincial, et d'un siècle taillé sur mesure.